« Le temps passe et je suis comme déchirée, écartelée, rongée par le désir – un désir que je camoufle, que je tente d’étouffer. Un désir qui me tue et m’entraîne avec lui vers le chaos. Quand j’ai commencé à écrire ces lettres, je ne pensais pas vraiment les poursuivre si longtemps. J’avais l’impression, je crois, que cela me permettrait de tenter d’être moi-même avec vous, d’acquérir un peu de courage et de parvenir à me dépouiller de cette peau de glace dont je m’entoure. Ô combien lourdement je me suis trompée ! Car l’écriture apporte le rêve, le rêve et la réalité s’entrelacent, pour ne plus laisser qu’un désert aride en mon âme. Je ne dévoile rien, je n’ose rien, je ne puis que vous regarder, échanger avec vous des paroles insensées, insensées parce que décalées par rapport à ce que je voudrais exprimer, murmurer, chuchoter, crier. Insensées parce qu’elles me tuent lentement. Chaque fois que je vous quitte, j’ai l’impression de mourir un peu, de laisser les couleurs – comme des blessures – quitter mon corps et se disperser dans le vide – sur l’asphalte des non-dits. Je glisse vers quelque chose d’obscur - comme si je me remplissais inéluctablement d’ombre et que vous absorbiez la lumière qui me nourrissait. »
Un rendez-vous peu après le crépuscule, dans les jardins du Luxembourg. Pas un bruit. La lune éclairait faiblement le bassin sur le rebord duquel elle s’était assise.
Un regard étrange – trouble. Une expression fugitive, un jeu de pâle lumière sur sa peau.
Ce soir-là, il avait cru un instant distinguer en elle une émotion ténue, déchiffrer dans l’imperceptible tremblement de ses lèvres quelque chose d’éphémère, de vivant. Il pensait s’être trompé.
Du désir ? De la souffrance ? Un grondement au fond de son cœur. Comme si, à mesure qu’il lisait ses lettres, il revenait peu à peu dans le monde des vivants. Noirceur. Aspiration. Fusion de tout le spectre des couleurs. Il s’interroge. Pourquoi ? Pourquoi ne peut-il se détacher de ce manuscrit ?
Un bref effort. Il se souvient de leur conversation. Une série d’échappatoires, de faux-semblants. Un lien s’évertuant à ne pas exister. Une sensation de vanité, de déception. A quoi bon poursuivre, puisqu’ils ne sont que masques ? Et pourtant, sans contrainte, régulièrement, ils se retrouvaient.
Autre lieu, autre nuit. Une simple promenade dans les rues de Paris. Une ruelle sombre, il s’y était coulé sans un bruit, tel un chat ondulant dans l’obscurité.
Des pas sur le trottoir. Ceux d’Ambre, secs, un peu hésitants – presque absents. D’autres, plus lourds, accompagnés presque rythmiquement d’un battement sourd. Le cœur d’un mortel.
Immobile, il avait observé la scène.
L’homme posant une main sur son épaule, murmurant des obscénités – même à cette distance, il pouvait sentir l’odeur écœurante de la sueur et du trop plein de mauvais vin. Blanche, irritée, glaciale, elle l’avait repoussé, avait repris sa route.
Il n’avait pas bougé, se contentant de remarquer les vibrations intimidantes émanant d’elle. L’humain aurait dû partir, avoir peur – lui-même, à cet instant précis, ressentait une certaine crainte envers elle. Trop d’alcool. L’ivrogne s’était élancé, avait voulu la plaquer contre un mur, s’était retrouvé, en moins d’une fraction de seconde, soulevé à la gorge par une main d’acier. Un craquement. Nuque brisée. Eclat adamantin dans les yeux d’Ambre. Un prédateur agacé.
Il s’était avancé, s’était contenté de lui faire remarquer que ce genre d’excès n’était pas toléré par l’inquisition de la ville des Lumières. En guise de réponse, un haussement d’épaules désabusé.
— Je n’étais pas la première.
Clapotis étouffé d’un corps avalé par la Seine, un pavé accroché au cou. Un silence pesant s’était installé entre eux et ils marchaient pourtant côte à côte, d’un même pas, errant dans la capitale. Une question.
— Vous ai-je tant scandalisé que cela ?
Il n’avait pas jugé utile de répondre.
« La musique se tait. Il n’y a plus que le silence, ponctué par le crissement de ma plume sur ces pages. Je suis seule, complètement seule. J’ai peur.
Qu’avez-vous fait, Lazzo ? Que m’avez-vous fait ? Je n’existe plus qu’à travers ces lignes, qu’à travers l’attente de nos rendez-vous – qu’à travers votre regard. Et vous ne me voyez pas. Je demeure à vos yeux une créature de la nuit, un monstre, un prédateur à l’affût de sang et de puissance. Posséder et détruire. Dois-je vous dévorer pour ne pas être anéantie ? »
Lettres aux ténèbres
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